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Human Business

C.Guyot © Association Euphoria, 03.2006, 07.2007

Une per­sonne de presse nous disait récem­ment : « c’est à la mode, l’human busi­ness ». Cela a com­men­cé il y a long­temps : abo­li­tion de l’es­cla­vage, recon­nais­sance pro­gres­sive des dif­fé­rentes eth­nies, droits de l’hu­main (dits de l’Homme), res­pect des bles­sés et des morts (créa­tion de la Croix-Rouge, très récente et encore si peu res­pec­tée). L’aide est-elle un com­merce, comme l’est tou­jours la maltraitance ?

Les choses se sont à peine amé­lio­rées. Les esclaves existent encore : pros­ti­tuées mal­trai­tées venues de pays pauvres [1] ; employés d’i­ci ne par­ve­nant plus à sub­ve­nir à leurs besoins [2] ; per­sonnes malades ou âgées, oubliées au fond de leur soli­tude jus­qu’au décès pas­sé inaper­çu ; peuples bafoués.
Plus d’un mil­lion de morts tibé­tains depuis l’oc­cu­pa­tion chi­noise — soit, à titre com­pa­ra­tif, un sixième des per­sonnes de confes­sion juive ou décla­rées telles déci­mées par les nazis durant la seconde guerre mon­diale —, femmes tibé­taines avor­tées et sté­ri­li­sées de force [3]. Sans par­ler des pri­son­niers issus de la regret­table guerre d’Irak, mal­trai­tés, tor­tu­rés et réduits à l’in­hu­ma­ni­té par les États-Unis d’Amérique, nation tota­li­taire s’au­to­pro­cla­mant a contra­rio sym­bole uni­ver­sel de liber­té et modèle pla­né­taire de démo­cra­tie [4]. D’un extrême à l’autre, toutes les exac­tions étant encore pos­sibles.
À cela, peut-on ajou­ter la sur­po­pu­la­tion humaine (en dépit de l’a­vis des démo­graphes, selon les­quels la pla­nète peut abri­ter davan­tage, même s’ils sont d’ac­cord sur la désas­treuse répar­ti­tion des res­sources), huma­ni­té s’é­ten­dant au détri­ment des espèces ani­males et végé­tales (un mètre car­ré béton­né par seconde en Suisse [5] ; 325’000 bébés phoques tués début 2006 au Canada [6]) ?

La des­truc­tion est un com­merce : elle rap­porte. Respecter la vie est une œuvre de foi. Les choses changent cepen­dant : res­pect crois­sant du milieu et du confort ani­mal, révoltes des indi­vi­dus en petites col­lec­ti­vi­tés contre les sys­tèmes dic­ta­to­riaux, y com­pris contre l’hé­gé­mo­nie de la ren­ta­bi­li­té.
Un espoir demeure. Les humains veulent un autre monde.

Non, l’hu­ma­ni­taire n’est pas un « busi­ness », mais un tra­vail, auto­dafe dans le bon sens du terme.
Il ne suf­fit pas d’y croire, il faut y mettre sa confiance abso­lue, être fidèle à soi-même à tra­vers l’é­mo­tion vive que pro­voque en nous le désar­roi de l’autre : « ce que vous faites au plus faible d’entre vous, c’est à moi que vous le faites ».
Même si le fameux « concours de bon­té » du raz-de-marée d’Asie de décembre 2004 a lais­sé mau­vaise impres­sion, c’est un ouvrage humble et authen­tique, état d’es­prit constant, remet­tant tout en ques­tion en per­ma­nence, un arti­sa­nat tant que la voca­tion de l’art est de rendre les choses plus belles.
C’est une sorte d’a­char­ne­ment sur le petit, l’in­fime, le détail : l’homme au milieu d’un monde qui bouge trop vite, le grise, le ren­verse, le pié­tine puis le jette et l’ou­blie, dans une course, une com­pé­ti­tion insen­sée pour la recon­nais­sance hypo­crite, le pou­voir pas­sa­ger, l’illu­soire pos­ses­sion des biens.

À trop vou­loir « les biens », ne fini­rons-nous pas par oublier le bien, au sens large, simple, évident, gra­tuit, telle que la nature nous l’ac­cor­dait jus­qu’à pré­sent : l’a­mour, ce « bien fait » jus­ti­fiant notre seul bien — notre seul acquis véri­table, quoique momen­ta­né — la vie ?
Dans un monde où tout n’est que com­merce, ren­de­ment, pro­duc­tion, est-il juste de par­ler d’human busi­ness ? Certes, il s’a­git de l’i­dée géné­rale, le pre­mier réflexe étant le rap­port pro­duits et pertes.
Or, l’hu­main n’est pas une mar­chan­dise. Le héros d’un film récent (About Schmidt, d’Alexander Payne), pre­nant sa retraite, esti­mait être un raté bien qu’ayant été « pro­duc­tif ». Le fruit de son labeur jeté aux vieux papiers, il décou­vrait la vraie misère du monde : misère cachée de son uni­vers quo­ti­dien et — para­doxa­le­ment plus évi­dente — de l’é­tran­ger, seule et ultime pour­tant à rece­ler encore de l’humanité.

Sur une pla­nète où, toutes les trois secondes, un être humain meurt de faim ; où, chaque six secondes, un autre meurt du SIDA [7] ; où une espèce vivante dis­pa­raît toutes les dix-huit minutes et où la nature rap­porte à l’homme 20’000 dol­lars toutes les deux minutes ; où les orangs-outans de Bornéo dis­pa­raî­tront d’i­ci à 2020, leur forêt détruite pour pro­duire de l’huile de palme [8], laquelle rem­place léga­le­ment le beurre de cacao dans notre cho­co­lat, est uti­li­sée pour la fabri­ca­tion de crous­tilles de pommes de terre (les chips) ou des pro­duits de beau­té… sur une telle pla­nète, vou­loir que les choses changent ne tient pas d’un plan comp­table.
C’est une quête.

Que l’argent soit un excellent moyen d’ac­tion ne fait aucun doute. L’argent nous per­met d’a­gir, et ne sera — en aucun cas — le moyen de nous en empê­cher. Les livres de comptes devraient être rem­plis des remer­cie­ments et des sou­rires reçus de celles et ceux que toutes les orga­ni­sa­tions d’en­traide accompagnent.

[1] De 200’000 à 500’000 femmes vic­times du tra­fic de la pros­ti­tu­tion par an pour l’Europe, selon l’O.N.U, 2006.
[2] Une per­sonne sur dix en des­sous du seuil de pau­vre­té en Suisse, don­nées 2005, selon Caritas.
[3] Communauté tibé­taine de Suisse, 2006.
[4] 385 déte­nus à Guantánamo, cer­tains depuis plus de trois ans, et dont seuls 60 sont en attente de juge­ment, 2007.
[5] Office Fédéral de la Statistique, chiffres 2005.
[6] Quota offi­ciel du gou­ver­ne­ment cana­dien pour l’an­née 2006.
[7] Chiffres 2005 de l’O.N.U et de l’O.M.S.
[8] 8,5 kilo­mètres car­rés de forêt dis­pa­raissent chaque année à Bornéo.

C.Guyot © Association Euphoria, 03.2006, 07.2007

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